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Le
magistrat instructeur Claudy Gassant est aujourd’hui, malgré lui,
d’une notoriété sans égale dans le milieu judiciaire haitien. Saisi
d’un dossier aussi délicat que de poursuivre des criminels
politiques, sa notoriété peut l’empêcher certaines mésaventures
comme la mise à l’écart de son enquête.
Quand
un juge d’instruction est connu, il peut compter sur une certaine
forme de pression de l’opinion publique pour qu’il soit maintenu à
la tête de ses enquêtes. Par contre le célèbre Gassant doit vivre
parfois assez mal sa notoriété surtout lorsqu’il doit faire l’objet
de menaces ou de toutes sortes de tentatives de déstabilisation en
vue de le calmer ou de lui rendre plus docile.
C’est normal qu’on cherche à le calmer car le juge d’instruction
est d’une indépendance réelle et dispose de beaucoup de pouvoirs.
C’est le seul magistrat qui peut battre en brèche les droits
constitutionnels des gens. Il peut assigner à résidence celui qui a
le droit d’aller et venir. Il peut perquisitionner chez celui qui
jouit de l’inviolabilité du domicile. Il peut saisir sans égard au
droit de propriété.
Somme toute, personne n’est à l’abri d’une interpellation ou d’une
mise en garde à vue si tel est le bon plaisir du magistrat
instructeur.
En effet, dans le
cadre de son enquête, Gassant a lancé des avis de comparution qui
ont touché plusieurs personalités occupant différentes positions
sociales ou politiques(avocats, médecins, policiers, membres de
parti, parlementaires…). Il a procedé à l’audition de nombreux
témoins et à des interrogatoires en vue de trouver les tueurs ainsi
que les auteurs intellectuels de l’assassinat de Jean Léopold
Dominique survenu le 3 Avril 2000. Jusque-là son comportement dans
cette affaire nous donne lieu de lui prêter, ne serait-ce que
provisoirement, quelques bons mots:
“L’impunité, c’est
quand la justice connaît les coupables et ne veut pas les punir.
C’est quand la justice a les traces des personnes suspectes dans les
crimes odieux et ne les recherche pas parce que l’Etat ne veut pas
ou des personnes puissantes agissent pour que les dossiers soient
entérés.”
Par ailleurs, ce qui semble exaspérer l’opinion publique, c’est
souvent le secret de l’enquête ou sa lenteur. Le peuple ne tolèrera
plus les excès du politique. Il a compris que ‘tant qu’il
se voit en mouton, le politicien se verra en berger. Et quand il se
verra en maître, le politicien finira par se voir en serviteur’.
Si d’un côté le secret de l’enquête suscite l’inquiétude, de
l’autre, la constance du juge Gassant encourage tacitement le
ralliement et la mobilisation de la population contre l’impunité. Le
juge juge ce que la population préjuge, il est guidé par les faits
et les regles de procedures préétablies, en aucun cas l’émotion ne
peut lui servir de boussole.
Toujours
dans le même ordre d’idées, nous aimerions soulignons que le secret
de l’enquête repose uniquement sur des considérations d’éfficacité.
Afin que les investigations de la polices aboutissent - pour
démanteler un réseau ou interpeller des complices - il est
indispensable qu’elles se déroulent dans la plus grande discrétion.
Pour ce qu’il en est de la durée, l’instruction criminelle peut
prendre plusieurs années, le juge d’instruction ne
communiquera son ordonnance que lorsqu’il le jugera nécessaire.
Aucune date ne peut lui etre imposée.
Peut-on
avoir la prétention de récuser un tel juge?
Le juge
d’instruction est totalement irresponsible de ses actes. Quoi qu’il
fasse il n’est jamais sanctionné et encore moins responsable
civilement ou pénalement de ses fautes ou erreurs professionnelles.
Rien d’étonnant à ce que des excès de toutes natures puissent se
produire dans les juridictions haitiennes si les juges ne sont pas
honnêtes.
L’un des suspects
que l’on retrouve dans le collimateur de la justice est bien le
Sénateur Dany Toussaint. Ce dernier entame une procedure en
récusation contre le juge Gassant et entend par-là même dénoncer
la partialité du juge dans l’enquête. Tout juge
bénéficie de la présomption d’impartialité. Mais cela veut-il dire
qu’aucun juge ne peut être corrompu?
L’histoire de la justice haitienne est très grotesque en ce sens.
Cette justice est gangrenée par l’ignorance, l’incompétence et le
favoritisme. Il est des cas où la police
judiciaire elle-même fabrique de faux procès verbaux, établit de
faux rapports, extorque des auditions. Les juges d’instruction les
utilisent, y ajoutent de fausses auditions, de fausses expertises et
fabriquent des faux dans leurs ordonnances. Pour que la justice soit
crédible et éfficace, les magistrats et les gréffiers doivent être
non seulement indépendents mais aussi d’une rectitude morale absolue.
Le peuple haitien a tellement soif de justice qu’il ne prenne pas
le temps de juger de l’honnêteté de ceux qui doivent administrer
cette justice. Le regreté mémoire Me. Wilfrid Léger, éminent
professeur de droit pénal haitien, prenait plaisir à dire que ‘rien
n’encourage plus la criminalité dans une société que les crimes
impunis’. Nous devons combattre
l’impunité certes, mais il importe tout aussi bien de mener une
lutte sans merci contre la corruption dans les milieux judiciaires.
Au temple de thémis aucun prétexte ne devrait être admis, qui
permettrait de tolérer certaines pratiques odieuses et injustes.
La récusation est un droit reconnu à l’inculpé ou l’accusé pour se
protéger contre les éxactions des juges en contestant de manière
formelle leur impartialité. Une instruction à décharge est
souvent oublié au profit d’une instruction à charge. Certains juges
n’ont qu’un seul but: <<punir, alors qu’ils
devaient instruire en prenant toutes les mesures utiles à la
manifestation de la vérité>>.
Nous pensons que les juges devraient au nom de la justice commencer
eux-mêmes par respecter les lois de la république avant de prétendre
donner des leçons aux politiques et au peuple.
Dany
Toussaint a déclaré à la presse avoir à sa disposition “des témoins
à qui Gassant a promis de l’argent et des visas des Etats-Unis pour
le dénoncer dans le meutre de Jean L. Dominique”.(voir Haiti Progres
du 6au 12 juin 2001). Il s’accroche à la procédure en recusation
contre Gassant et il dit être prêt à se battre pour son honneur et
sa personnalité que nul ne pourra souilller.
La procédure en récusation intéresse l’ordre publique car elle a
pour fondement nécéssaire un motif plus ou moins injurieux pour
l’ensemble de la magistrature et met en jeu la dignité et la bonne
réputation de la justice. En conséquence, nous sommes en droit de
penser que la magistrature va user de tous ses moyens pour
rechercher et relever même d’office toutes les infractions aux lois
relatives à l’exercice du droit de récusation. (voir C.P.C, Ernst
Trouillot, p.160). Le doyen du tribunal civil de Port-au-prince a
déclaré que Toussaint avait naturellement droit à un tel moyen de
défense, mais, toujours est-il qu’il revienne en dernier ressort à
l’autorité judiciaire de statuer. Le code de procédure pénale ne
prévoit pas la récusation du juge d’instruction, et les notes
jurisprudentielles le protègent contre une telle procédure pour
cause de suspicion légitime. Les autres juges de la magistrature
assise ne sont pas autant favorisés.
A l’issue de
l’instruction, si le magistrat intructeur estime qu’il n’existe pas
de charges suffisantes contre Dany Toussaint pour le considérer
comme un quelconque auteur du meutre de Jean L. Dominique, il se
dessaisira de l’affaire par une ordonnance de non lieu. Dans
l’hypothèse inverse, il exigera du parlement la levée de l’immunité
parlementaire du senateur inculpé avant de le renvoyer devant le
tribunal criminel. (voir l’Art. 119 du code d’instruction criminelle
haitien). L’indépendance respective des pouvoirs judiciare et
législatif rend quasiment impossible la récusation du juge
d’instruction ou la levée de l’immunité du sénateur; deux procédures
légales différentes qui n’ont pas encore connu, parait-il,
d’antécédents jurisprudentielles. D’un côté comme de l’autre,
l’enjeu est la préservation de l’image des institutions de l’Etat.
Bainet Vital,
juriste
07/03/01 |